février 2016 / La promotion 2018 sous la direction d'Amélie Enon

février 2016 / La promotion 2018 sous la direction d'Amélie Enon

« J’apprends à voir ». C’est ainsi que Malte Laurids Brigge poursuit l’écriture de la première journée de ses fameux « Carnets ». A travers ses mots, c’est le poète allemand Rainer Maria Rilke qui semble livrer au lecteur un véritable manifeste : « Apprendre à voir ». Cette injonction me renvoie à cette autre phrase lue il y a quelques années et qui m’est restée gravée: « Notre tâche aujourd’hui ça serait d’y voir clair ». C’est avec cette simple phrase que le sinologue Jean-François Billeter semblait alors dissiper la brume qui venait si souvent obstruer mon regard sur monde. Par ces mots, Billeter exprime la nécessité de penser le monde par l’expérience que l’on fait des choses, et cela en commençant, dit-il, par « s’intéresser aux phénomènes que je puis observer par moi-même, les plus familiers, ceux qui forment l’infiniment proche et le presque immédiat ». 

Cette expérience du « voir » ou cette « pensée des yeux » est la façon dont j’aime réfléchir le théâtre puisqu’il est justement le lieu où les frontières entre le visible et l’invisible sont encore (heureusement) si perméables. 
Pour ces six semaines de stage avec les élèves de la promotion 2018 de l’ENSAD de Montpellier, je fais le vœu que notre théâtre soit le lieu où nous puissions nous fabriquer les yeux dont nous avons besoin pour penser le monde. 
Dans les premiers cours d’histoire du théâtre, on nous parle, parfois brièvement, de l’origine du mot « théâtre » (theatron), « le lieu d’où l’on voit », qui venait désigner alors l’espace où étaient disposés les spectateurs. Puisque le théâtre fût autrefois « le lieu d’où l’on voit » et que nous en avons gardé l’appellation pour nommer l’édifice et cet art tout entier, alors qu’en est-il maintenant? Si aujourd’hui, nous assignons encore cette tâche au théâtre, celle d’être ce « lieu d’où l’on voit » : que voit-on ? Quel langage se tisse alors autour de ce qu’on ne voit pas, l’invisible, le caché, l’ineffable ? Quelle place y fait-on pour ce qui pourrait être ou ce qui n’est pas encore ?
Le travail du regard est bien celui qui rassemble acteurs et spectateurs de théâtre. Il nous appartient de construire dans ce lieu « théâtre » un espace pour voir, penser et inventer.

Au cours de ces six semaines, nous traverserons donc ensemble ces questionnements multiples. Le poète Rainer Maria Rilke sera notre « compagnon de route ». Nous nous appuierons sur des fragments de son œuvre que nous pourrons, à l’occasion, mettre en dialogue avec d’autres auteurs.

Nous travaillerons aussi à partir de textes écrits par les élèves eux-mêmes. Nous procéderons de deux manières : une écriture impulsée par des improvisations au plateau et une écriture plus personnelle basée sur un travail d’observation à l’extérieur de l’école. Je serai accompagnée de la metteure en scène et auteure Elise Chatauret qui nous aidera dans le travail d’écriture et qui collaborera à l’élaboration du spectacle. 
Enfin, au plateau, nous expérimenterons le jeu qui se crée entre l’acteur, sa personne et ses personnages. 

Amélie Enon

 

 

 

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